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Maroc Optique N°68Combien d’opticiens exercent réellement au Maroc ? Enquête sur un chiffre introuvable
Entre estimations professionnelles et absence de statistiques publiques consolidées, la profession a besoin d’un registre national actualisé
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Combien d’opticiens exercent aujourd’hui au Maroc ? À première vue, la question paraît simple. Pourtant, dès que l’on cherche un chiffre précis, officiel et actualisé, les réponses deviennent incertaines.
Dans les échanges entre professionnels, les estimations les plus courantes évoquent généralement un effectif situé entre 3 000 et 4 000 opticiens. Certains parlent du nombre de magasins d’optique, d’autres du nombre de professionnels diplômés, tandis que d’autres encore comptabilisent les autorisations d’exercice délivrées depuis plusieurs décennies
.Ces chiffres ne désignent pourtant pas la même réalité.
Un opticien diplômé n’exerce pas nécessairement. Un professionnel autorisé peut avoir cessé son activité, changé de métier, pris sa retraite ou quitté le pays. À l’inverse, un même opticien peut être associé à plusieurs établissements ou intervenir dans différentes structures. Il existe également une différence fondamentale entre le nombre de professionnels et celui des points de vente.
En l’absence d’un registre national public, centralisé et régulièrement actualisé, il est donc difficile d’affirmer avec certitude combien d’opticiens exercent réellement au Maroc.
Une profession réglementée depuis 1954
La profession d’opticien-lunetier est réglementée au Maroc par le dahir du 4 octobre 1954 relatif à l’exercice de la profession d’opticien-lunetier détaillant. Ce texte figure toujours parmi les références réglementaires présentées par le ministère de la Santé et de la Protection sociale.
Le principe établi est clair : l’exercice de la profession est soumis à des conditions de qualification et à l’obtention préalable d’une autorisation.
Le Secrétariat général du gouvernement, à travers la Direction des professions réglementées et des ordres professionnels, est chargé d’étudier les demandes d’autorisation relevant de sa compétence et de délivrer les autorisations correspondantes. La profession d’opticien-lunetier apparaît explicitement parmi les professions de santé réglementées suivies par cette administration.
Le cadre juridique prévoit ainsi une profession encadrée, dans laquelle le diplôme ne constitue pas, à lui seul, l’unique condition d’exercice. Le professionnel doit également accomplir les procédures administratives requises et obtenir l’autorisation correspondante.
Cette distinction est essentielle lorsqu’on cherche à déterminer le nombre réel d’opticiens au Maroc.
Quatre chiffres qu’il ne faut pas confondre
Pour comprendre les écarts entre les différentes estimations, il faut distinguer au moins quatre catégories.
Les diplômés en optique
Il s’agit de toutes les personnes ayant obtenu un diplôme ou un titre de formation en optique- lunetterie.
Ce chiffre peut inclure des personnes qui :
-n’ont jamais ouvert de magasin ;
-travaillent comme salariés dans une entreprise du secteur ;
-occupent une fonction commerciale ou technique ;
-poursuivent leurs études ;
-exercent dans un autre domaine ;
-vivent ou travaillent à l’étranger ;
-ne disposent pas encore d’une autorisation d’exercice.
Le nombre de diplômés ne peut donc pas être assimilé automatiquement au nombre d’opticiens exerçant effectivement la profession.
Les professionnels autorisés
Cette catégorie regroupe les personnes ayant obtenu une autorisation administrative pour exercer.
Elle constitue une donnée beaucoup plus pertinente, mais elle ne suffit pas non plus à mesurer l’activité réelle. Une autorisation accordée il y a plusieurs années peut toujours figurer dans les archives alors que son titulaire a cessé son activité.
Pour obtenir un chiffre fiable, il faudrait que les informations relatives aux cessations d’activité, aux changements d’adresse, aux décès, aux départs à la retraite et aux reprises d’activité soient systématiquement déclarées et intégrées dans une base régulièrement mise à jour.
Le Secrétariat général du gouvernement indique notamment être chargé de tenir des bases de données relatives aux professionnels, de veiller à leur actualisation et de superviser la publication au Bulletin officiel des listes des professionnels autorisés.
Toutefois, pour les professionnels et le grand public, il reste difficile d’accéder à un registre national unique permettant de connaître immédiatement le nombre d’opticiens actuellement autorisés et réellement en activité.
Les opticiens exerçant effectivement
C’est le chiffre le plus important, mais aussi le plus difficile à établir.
Un opticien exerçant effectivement devrait être une personne :
-disposant de la qualification requise ;
-ayant obtenu une autorisation d’exercice ;
-exerçant encore la profession ;
-rattachée à une adresse professionnelle identifiable ;
-ayant déclaré tout changement de situation.
Ce chiffre nécessite donc un croisement entre les autorisations, les déclarations d’activité, les données fiscales, les affiliations sociales et les informations relatives aux établissements.
Les magasins et établissements d’optique
Enfin, le nombre de points de vente ne correspond pas au nombre de professionnels.
Un établissement peut employer plusieurs opticiens. Un professionnel peut être propriétaire, associé, salarié, directeur technique ou responsable d’un seul point de vente. Certaines entreprises peuvent également posséder plusieurs succursales.
Compter les enseignes visibles dans les villes ou les établissements portant une activité commerciale liée à l’optique ne permet donc pas de connaître automatiquement le nombre de professionnels légalement autorisés.
Le Haut-Commissariat au Plan a réalisé, entre avril 2023 et mai 2024, une cartographie nationale des établissements économiques afin d’actualiser la connaissance du tissu productif et de sa répartition géographique. Cette opération porte sur les établissements économiques et non sur un registre nominatif des opticiens autorisés.
Elle pourrait néanmoins constituer une source utile si ses données détaillées étaient croisées avec les informations détenues par les administrations et les organismes professionnels.
Pourquoi les estimations varient-elles autant ?
Les chiffres de 3 000, 3 500 ou 4 000 opticiens régulièrement cités dans la profession peuvent provenir de méthodes de calcul différentes. Certains comptent les diplômés formés depuis plusieurs années. D’autres se basent sur les autorisations délivrées. D’autres encore recensent les magasins visibles, les inscriptions dans des annuaires commerciaux, les adhérents d’associations ou les professionnels inscrits auprès de fournisseurs.
Chaque source apporte une partie de l’information, mais aucune ne permet, isolément, d’établir un chiffre parfaitement fiable.
Les bases de données commerciales peuvent inclure des établissements fermés, des doublons, des activités secondaires ou des points de vente qui ne disposent pas d’un opticien identifié. Les listes associatives ne regroupent que les adhérents. Les fichiers de fournisseurs excluent les professionnels qui travaillent avec d’autres distributeurs. Les diplômes ne renseignent pas sur l’exercice effectif.
L’estimation de 3 000 à 4 000 professionnels peut donc servir d’ordre de grandeur pour décrire le secteur. Elle ne devrait cependant pas être présentée comme une statistique officielle tant qu’elle n’est pas confirmée par une base nationale consolidée et actualisée.
Un manque de données qui fragilise la profession
L’absence d’un chiffre précis ne constitue pas uniquement un problème statistique. Elle a des conséquences concrètes sur l’organisation et le développement de la profession.
-Comment déterminer les besoins réels en formation si l’on ne connaît pas précisément le nombre de professionnels en activité, leur localisation, leur âge, leur statut et leurs spécialités ?
-Comment évaluer la répartition des opticiens entre les grandes villes, les petites villes, les zones rurales et les territoires insuffisamment couverts ?
-Comment mesurer l’insertion professionnelle des nouveaux diplômés ?
-Comment identifier les régions où l’offre est saturée et celles où les besoins en santé visuelle restent importants ?
-Comment organiser efficacement les campagnes de formation continue, les actions sociales, les programmes de dépistage ou les consultations professionnelles ?
Sans données fiables, les décisions reposent trop souvent sur des impressions, des listes partielles ou des estimations anciennes.
Cette situation limite également la capacité de la profession à dialoguer avec les pouvoirs publics, les organismes de protection sociale, les établissements de formation, les fournisseurs et les partenaires économiques.
Une profession qui ne connaît pas précisément ses effectifs rencontre davantage de difficultés à mesurer son poids économique, son rôle sanitaire, ses besoins et sa contribution à l’emploi.
Un enjeu de sécurité et de confiance pour le public
La création d’un registre public ne servirait pas uniquement les institutions ou les organisations professionnelles. Elle protégerait également les citoyens.
Lorsqu’une personne se rend dans un magasin d’optique, elle devrait pouvoir vérifier facilement que l’établissement est placé sous la responsabilité d’un professionnel qualifié et autorisé.
Le cadre juridique marocain impose précisément que l’activité d’optique-lunetterie soit exercée par des personnes remplissant les conditions prévues par la réglementation. Les établissements dont l’objet principal est l’optique-lunetterie doivent être dirigés ou gérés par une personne répondant à ces conditions.
Un outil public de vérification renforcerait donc :-la confiance des consommateurs ;
-la valorisation des professionnels en règle ;
-la lutte contre l’exercice illégal ;
-la traçabilité des établissements ;
-la protection de la santé visuelle ;
-la crédibilité générale de la profession.
Le registre permettrait au citoyen de rechercher un professionnel par son nom, sa ville ou son numéro d’autorisation, sans exposer de données personnelles non nécessaires.
Vers un registre national des opticiens autorisés
La solution la plus efficace serait la mise en place d’un registre national numérique des opticiens-lunetiers autorisés à exercer au Maroc.
Ce registre pourrait être placé sous la responsabilité de l’autorité compétente, avec la participation du ministère de la Santé et de la Protection sociale et la collaboration des organisations professionnelles représentatives.
Pour chaque professionnel, il pourrait mentionner :
-le nom et le prénom ;
-le numéro d’autorisation ;
-la date de délivrance de l’autorisation ;
-la ville ou la province d’exercice ;
-l’adresse professionnelle déclarée ;
-le statut de l’autorisation ;
-l’établissement principal auquel le professionnel est rattaché ;
-la date de la dernière actualisation.
Les informations devraient être mises à jour lors de tout changement de situation : ouverture, fermeture, transfert, cessation d’activité, retraite, décès ou changement de responsable.
Une partie des données pourrait être accessible au public, tandis que les informations administratives détaillées resteraient réservées aux autorités compétentes.
Une mise à jour annuelle indispensable
La création du registre ne suffirait pas. Sa fiabilité dépendrait de sa mise à jour.
Chaque opticien autorisé pourrait être invité à confirmer annuellement sa situation professionnelle à travers une procédure numérique simple. L’absence de confirmation pendant une période déterminée déclencherait une vérification administrative.
Les établissements pourraient également être tenus de déclarer tout changement de responsable professionnel.
Ce dispositif permettrait de distinguer clairement :
-les autorisations actives ;
-les autorisations suspendues ;
-les professionnels ayant cessé leur activité ;
-les professionnels temporairement sans établissement ;
-les établissements ouverts et régulièrement déclarés.
Une actualisation annuelle fournirait enfin un chiffre incontestable du nombre d’opticiens exerçant réellement au Maroc.
Produire une véritable cartographie de la profession
Au-delà du simple dénombrement, le registre pourrait devenir un outil stratégique.
Il permettrait de produire chaque année une cartographie précisant :
-le nombre d’opticiens par région et par ville ;
-la densité de professionnels par rapport à la population ;
-le nombre d’établissements ;
-la répartition entre indépendants, salariés et réseaux ;
-l’évolution annuelle des ouvertures et fermetures ;
-l’âge moyen des professionnels ;
-le nombre de nouveaux autorisés ;
-les besoins prévisionnels en formation ;
Les zones insuffisamment couvertes.
Ces données pourraient être publiées dans un rapport annuel sur la démographie professionnelle de l’optique au Maroc.
Les informations agrégées aideraient les jeunes diplômés à choisir leur lieu d’installation. Elles permettraient aux établissements de formation d’adapter leurs capacités. Elles faciliteraient également la conception des politiques de santé visuelle et des programmes de formation continue.
3 000 ou 4 000 opticiens ?
En l’état actuel des informations publiques disponibles, il serait imprudent de choisir définitivement l’un de ces deux chiffres.
L’estimation comprise entre 3 000 et 4 000 opticiens paraît cohérente avec la perception générale du secteur, son développement au cours des dernières années et la multiplication des établissements. Elle reste cependant une estimation professionnelle et non un décompte officiel consolidé des personnes autorisées et effectivement en activité.
La véritable question n’est donc pas de savoir quelle estimation est la plus souvent répétée. Elle est de savoir pourquoi une profession réglementée et directement liée à la santé visuelle ne dispose pas encore d’un chiffre national facilement vérifiable et régulièrement actualisé.
Connaître le nombre exact d’opticiens au Maroc ne relève pas de la simple curiosité.
Cette donnée est indispensable pour organiser la profession, défendre ses intérêts, améliorer la formation, planifier l’accès aux services de santé visuelle, lutter contre l’exercice illégal et informer correctement les citoyens.
Le Maroc dispose déjà d’administrations compétentes, de textes réglementaires, de bases d’autorisations et de données économiques. L’enjeu consiste désormais à croiser ces informations, à les actualiser et à les rendre accessibles sous la forme d’un registre national fiable.
La profession ne doit plus se contenter d’affirmer qu’elle compte « environ 3 000 » ou « près de 4 000 » opticiens.
Elle doit pouvoir répondre précisément à trois questions essentielles :
Combien d’opticiens sont autorisés ? Combien exercent réellement ? Et dans quelles régions sont-ils installés ?
La création d’un registre national actualisé constituerait une avancée majeure pour la reconnaissance, la transparence et la modernisation de l’optique-lunetterie au Maroc.