Santé visuelle
Maroc Optique N°65La myopie chez l’enfant : une épidémie silencieuse à prendre en charge dès l’officine
La myopie est en train de devenir l’un des problèmes de santé publique les plus préoccupants du XXIe siècle. Ce qui était encore considéré, il y a trente ans, comme un trouble visuel courant et relativement bénin a pris des proportions épidémiques à l’échelle mondiale. Les études les plus récentes, portant sur plus de 5,5 millions d’enfants dans 50 pays,

La myopie est en train de devenir l’un des problèmes de santé publique les plus préoccupants du XXIe siècle. Ce qui était encore considéré, il y a trente ans, comme un trouble visuel courant et relativement bénin a pris des proportions épidémiques à l’échelle mondiale. Les études les plus récentes, portant sur plus de 5,5 millions d’enfants dans 50 pays, projettent que près de 40 % des enfants et adolescents dans le monde seront myopes d’ici 2050, soit environ 740 millions de personnes. À l’échelle planétaire, on recense
déjà quelque 2,6 milliards de myopes, dont 312 millions âgés de moins de 19 ans. Et si les taux les plus alarmants restent concentrés en Asie du Sud-Est où certaines métropoles chinoises affichent une prévalence dépassant 90 % chez les lycéens, le reste du monde n’est pas épargné,avec une prévalence del’ordrede 23 % en Europe.
Le Maroc, avec ses 36,8 millions d’habitants en 2024 dont 60 % vivent en zones urbaines, présente des conditions épidémiologiques qui accélèrent cette tendance mondiale. L’urbanisation rapide, la pression scolaire croissante, l’exposition précoce aux écrans dans les foyers marocains et la réduction du temps passé en extérieur constituent précisément les facteurs environnementaux identifiés par la littérature scientifique comme les principaux déterminants de la progression myopique. Si les données épidémiologiques spécifiques au Maroc restent lacunaires faute d’études nationales publiées, les tendances observées dans les officines convergent vers une augmentation significative des corrections myopiques chez les enfants, en cohérence avec la dynamique africaine globale où la prévalence est estimée entre 10 et 15 % dans les populations urbaines scolarisées.
Comprendre la myopie pédiatrique : bien plus qu’un simple défaut de réfraction
La myopie résulte d’un allongement excessif du globe oculaire, qui provoque la formation des images en avant de la rétine. Chez l’enfant, elle apparaît généralement entre 6 et 12 ans et progresse jusqu’à la fin de la croissance, vers 18-20 ans. Plus elle débute tôt, plus elle risque d’atteindre des niveaux élevés. C’est là que réside l’enjeu sanitaire fondamental : une myopie forte, supérieure à -6 dioptries, multiplie considérablement les risques de complications graves à l’âge adulte: décollement de rétine, glaucome, cataracte précoce, maculopathie myopique. On estime que 5 à 10 % des myopes deviennent des myopes forts, ce qui représente un enjeu de santé publique majeur à l’horizon 2050 avec près d’un milliard de myopes forts dans le monde.
Pour l’opticien marocain, cette réalité se traduit chaque jour dans l’officine par des enfants qui arrivent avec des corrections de plus en plus importantes et des parents
désemparés. La montée des exigences scolaires et l’omniprésence des écrans dans les foyers : tablettes, smartphones, ordinateurs accentuent la progression. Comprendre les mécanismes, les facteurs de risque et les solutions disponibles est devenu une compétence incontournable.
Les facteurs de risque : génétique et environnement
Si la génétique joue un rôle, un enfant dont les deux parents sont myopes a un risque multiplié par cinq de le devenir, les recherches des deux dernières décennies ont confirmé la prépondérance des facteurs environnementaux. Les deux principaux : l’insuffisance de temps passé en extérieur à la lumière naturelle et le temps excessif consacré aux activités de vision de près. Des études menées à Taiwan et en Chine ont démontré qu’une exposition quotidienne d’au moins 80 à 120 minutes à la lumière naturelle réduisait significativement l’incidence de la myopie chez les enfants non encore atteints. Ce résultat, contre-intuitif pour beaucoup de parents marocains qui perçoivent la myopie comme une fatalité génétique, ouvre des perspectives préventives concrètes que l’opticien doit savoir transmettre.
La crise du Covid-19 a vraisemblablement accentué la progression mondiale. Le confinement, qui a poussé les enfants à passer encore plus de temps à l’intérieur devant les écrans, a alimenté une tendance déjà croissante. Au Maroc, les effets de cette période: classes à distance, accès limité aux espaces extérieurs dans les zones urbaines denses, ont probablement contribué à accélérer l’apparition de la myopie dans des tranches d’âge de plus en plus jeunes.
L’opticien comme acteur de dépistage précoce: une responsabilité concrète
Dans le système de santé marocain actuel, l’opticien est souvent le premier professionnel à détecter une myopie chez un enfant parfois avant même que les parents n’aient pris conscience du problème. Un enfant qui plisse les yeux en classe, qui se rapproche excessivement de son écran ou qui se plaint de maux de tête en fin de journée présente des signaux que l’opticien doit savoir reconnaître et qui doivent déclencher un protocole d’évaluation rigoureux.
Le Maroc souffre d’un déficit structurel en ophtalmologistes, avec une densité bien inférieure aux standards internationaux et une forte concentration dans les grandes villes. Dans ce contexte, l’opticien de proximité représente souvent le seul interlocuteur disponible rapidement pour les familles préoccupées par la vision de leur enfant. Cette réalité du terrain lui confère une responsabilité accrue, qui doit s’accompagner d’une structuration rigoureuse de la pratique : protocoles de suivi spécifiques pour les enfants myopes, mesures régulières de la progression, documentation précise des corrections successives et orientation vers l’ophtalmologiste dès que la situation le justifie.
Les solutions de gestion de la myopie disponibles sur le marché marocain
L’arsenal thérapeutique disponible pour ralentir la progression myopique s’est considérablement enrichi. Plusieurs approches ont démontré leur efficacité dans des essais cliniques rigoureux et sont accessibles sur le marché marocain, même si leur diffusion reste encore limitée.
Les verres à design spécifique pour la gestion de la myopie dont les verres à défocalisation périphérique des grands verriers constituent la solution la plus accessible. Ces verres, reconnus par la Haute Autorité de Santé
française en 2022 comme présentant un intérêt thérapeutique avéré, réduisent la progression myopique de l’ordre de 30 à 67 % selon les produits et les profils. Ils sont déjà disponibles auprès des distributeurs optiques marocains, même si leur prescription reste encore peu répandue.
Les lentilles journalières à conception spécifique pour la myopie constituent une alternative pertinente pour les enfants à partir de 8-10 ans. L’orthokératologie: lentilles rigides portées la nuit qui remodelent temporairement la cornée présente une efficacité documentée sur le ralentissement de la progression et convient particulièrement aux enfants actifs ou sportifs, mais requiert une formation spécifique et un suivi rigoureux de la part de l’opticien.
Communiquer avec les parents : l’enjeu pédagogique marocain
L’efficacité de ces solutions dépend de l’adhésion des parents et des enfants. Or, en contexte marocain, plusieurs barrières s’ajoutent à celles observées ailleurs : méconnaissance de la distinction entre correction et freination, perception culturelle de la myopie comme fatalité, résistance à l’équipement des enfants en lentilles de contact par méconnaissance de leur sécurité, et sensibilité aux prix dans un contexte où les solutions de gestion de la myopie représentent un surcoût réel par rapport aux verres classiques.
L’opticien qui prend le temps d’expliquer l’enjeu sanitaire à long terme; risques de myopie forte, complications potentielles à l’âge adulte et qui présente les solutions disponibles avec clarté et pédagogie transforme une consultation standard en acte de prévention à haute valeur ajoutée. Il construit une relation de confiance durable avec la famille et se positionne comme un partenaire de santé incontournable dans le suivi visuel de l’enfant.